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10 janvier 2015

« Je suis Charlie »

Je suis atterré que des dessinateurs talentueux aient été assassinés par des fanatiques, ce qui nous prive de leurs dessins souvent drôles, et attaque la liberté d’expression et le droit à la création. Je suis atterré que des policiers aient été abattus comme des chiens dans l’exercice de leur fonction, dont Ahmed Merabet, Franck Brinsolaro et Clarissa Jean-Philippe (policière municipale stagiaire, 25 ans !). La nature de ces trois victimes est pour moi symbolique de ce que qui est visé par ces actes terroristes : l’intégration des Français de tous horizons dans la Nation.

Je condamne donc sans équivoque les meurtres barbares qui ont été perpétrés, mais j’ai voulu prendre le temps de raisonner plutôt que de contribuer à faire résonner l’indignation collective dans la blogosphère ou les réseaux sociaux, pour ne pas risquer porter une étiquette à laquelle je ne souscrirais pas. Que voulez-vous, j’ai un petit côté anticonformiste.

En fin de compte, si je suis Charlie, c’est avec beaucoup de guillemets. Il faut dire que j’ai un petit problème avec le blasphème : je ne trouve pas ça drôle. J’ai tendance à respecter ce en quoi les autres croient profondément. Cette Une lors des massacres de 2013 en Egypte, ne m’a pas fait rire :

charlie hebdo le coran c'est de la merde

Ce dessin avait fait l’objet d’un procès gagné par le journal satirique, ce qui signifie que la justice, et par conséquent l’état Français, avaient estimé que ce dessin ne franchissait pas la ligne rouge de l’humour constituée par le racisme, l’antisémitisme et l’appel au meurtre. On n’ira peut-être pas jusqu’à dire que cela s’inscrit tout à fait dans la promotion du « vivre ensemble riche de nos différences », mais l’humoriste a tous les droits, tant que la justice ne l’épingle pas. C’est ainsi que Dieudonné n’est plus drôle. Tant qu’on n’a pas franchi la ligne rouge, on peut exercer son droit à la liberté d’expression humoristique, au seul risque de perdre tout son public. On peut donc pondre ce genre de détournement que certains qualifieront d’humour noir :

charlie hebdo c'est de la merde


Vous trouvez ça drôle, vous ? Moi non plus (à part peut-être la vie de Patrick Font en haut à droite). Je crois, avec Plantu, que si l’auteur est libre, il a aussi un devoir de responsabilité. Quel intérêt de blesser l’ensemble des musulmans alors que seuls les intégristes méritent nos reproches ?

Rappelons avec Régis Debray que dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la liberté d’opinion est sujette à des règles de droit, car elle peut être outrage, diffamation ou injure.

« Article 11. - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ».

On peut bien sûr inscrire Charlie dans la lignée de Rabelais, Voltaire et Courteline, dans l’héritage d’une impertinence nationale, mais les dessinateurs assassinés qui pratiquaient activement la LIBERTE, revendiquaient aussi l’EGALITE et la FRATERNITE. Ces droits sont donnés à tous quelques soient les origines et les religions, et la fraternité passe par le respect de l’autre, de ses convictions, qu’elles soient religieuses ou laïque. Pourtant, la caricature religieuse est aussi fondatrice de notre laïcité, comme l’argumentait Guillaume Doizy en 2012 en critiquant la prudence de Plantu :

Caricaturer une religion minoritaire constitue toujours un exercice délicat, les minorités subissant bien souvent diverses formes d’exclusion. La caricature des religions peut bien sûr servir la xénophobie et "blesser" les croyants. Mais si à la fin du XIXe siècle le mouvement anticlérical n’avait pas conquis le droit à la critique non seulement du clergé mais également de Dieu au travers la publication de bibles satiriques démontant par le rire le dogme chrétien, la séparation des Eglises et de l’Etat, loin d’être totalement établie dans les faits, serait-elle allée aussi loin dans les têtes ? Quant aux blessures symboliques, pourquoi devraient-elles épargner les seuls croyants imprégnés de religion. Tous les "sacrés" (religieux ou non) ne se vaudraient-ils pas ? Plantu ne devrait-il pas s'empêcher de dessiner des vaches, au nom de leur sacralité hindoue ? Quand il représente Mitterrand sodomisant la reine d'Angleterre, ne choque-t-il pas inutilement les "sujets" de sa Majesté ? Quand il attaque les curés pédophiles, les catholiques ne peuvent-ils à bon droit se considérés souillés par un dessin qui semble accuser l'ensemble du clergé ?

Après avoir longuement hésité, j’ai décidé de ne pas marcher derrière toute la classe politique réunie (ou presque) ce dimanche. Je partage la plupart des raisons exposées par Olivier Berruyer à ce sujet, tout en regrettant de ne pas avoir pu être à République mercredi soir pour la seule manifestation spontanée face à l’horreur du crime. C’était sans doute le vrai moment fraternité. Demain, cela risque de n’être que le moment récupération.

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Edit du 11 Janvier: Au delà de Charlie Hebdo, c'est de la défense de la Nation dans toute sa diversité d'opinions et d'origines dont il est question. Je me laisse gagner par l'euphorie ambiante et je vais me dégourdir les jambes sur République - Nation, en espérant tout de même que cette manifestation pour la liberté d'opinion ne se transforme pas en Patriot Act comme le demande déjà J.F. Baroin sur France 2 et V. Pecresse sur Europe 1...

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