« lun. 26 oct. - dim. 01 nov. | Page d'accueil
| lun. 09 nov. - dim. 15 nov. »
02 novembre 2015
Pour un érotisme éthique
Samedi soir dernier j’ai relevé un défi littéraire: écrire un texte érotico-fantastique dont le personnage principal serait une femme dotée d’une queue. Afin de me compliquer la tâche, je ne devais pas utiliser les mots suivants : « sexe, seins, membre, bouche, langue, désir, peau, caresse ».

Cet exercice de style m’a semblé adapté à la fête d’Halloween, et je me suis inspiré d’un gadget mentionné sur le blog de Comme une image. Je n’en savais guère plus en commençant l’écriture. Au lieu de tout planifier à l’avance, j’ai laissé vivre mes personnages selon ce que m’inspiraient les lieux, notamment le trajet de la ligne C, le passage par Chaville, la proximité du bois de Meudon. J’ai ainsi fait tout le trajet de Camille vers l’Allée Noire sur Google Map en mode StreetView, j’ai découvert l’Étang des écrevisses, la proximité du cimetière. Je me doutais bien que l’homme-chien allait finir par rattraper la femme-chat puisqu’il me fallait aboutir à la scène sexuelle, mais je ne savais pas vraiment comment les choses allaient tourner avant de les écrire.
Compte tenu de la nature hybride de mes personnages, j’ai voulu éviter l’écueil zoophile en leur faisant retrouver leur humanité. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée du geste de Camille qui tente de réveiller en douceur la sexualité humaine du monstre pour ne pas se faire dévorer. J’ai terminé mon histoire par une pirouette onirique et j’ai mis en ligne Terreur à Chaville sans me poser plus de questions.
C’est le lendemain que j’ai réalisé la portée de cette courte nouvelle et sa dimension malsaine. Si on considère ce conte comme une allégorie, la réalité sous-jacente est celle du viol : une jeune femme est poursuivie par un prédateur sexuel qui finit par l’attraper, et pour éviter la violence elle préfère négocier une fellation ce qui transforme l’abominable agresseur en gentil amant au cours d’une étreinte au plaisir partagé. Cette « morale » est purement et simplement abjecte. Elle est d’autant plus abjecte qu’elle est sournoise puisque le conte insinue, suggère la « bonne » attitude à adopter pour la jeune femme, justement celle attendue par le violeur qui estimera toujours que sa victime «l’a bien cherché».
J’aurais pu effacer mon texte mais il m’a semblé intéressant de le laisser pour démonter son fonctionnement et souligner sa perversité, afin d’encourager l’esprit critique du lecteur, potentiellement un jeune adulte. Je crois que l’esprit critique doit être encouragé, y compris dans le domaine de l’érotisme qui stimule la sexualité. Il aurait été irresponsable de ma part de laisser ce texte sans souligner son propos sournois, tout comme il aurait été dommage de ne pas en profiter pour poser la question de la responsabilité de l’auteur érotique vis-à-vis de ses écrits. Il ne s’agit pas d’encourager un retour à l’ordre moral à grands renforts de censure et de législations, mais je me demande si le bon sens ne devrait pas conduire les auteurs à un érotisme éthique, ce qui peut être paradoxal si on considère que l’érotisme doit être transgressif. Je me souviens m’être élevé contre le dernier roman d’Alain Robbe-Grillet et les jusqu’au-boutistes de la liberté d’expression, peut-être à tort puisque le romancier est censé avoir tous les droits dans les limites circonscrites par le Droit, même si je trouve dommage d’abandonner le bon sens à la légifération. Cette question demeure pour moi totalement ouverte, et je vous invite, ami lecteur, à partager votre opinion.
La question subsidiaire qui me taraude maintenant, c’est pourquoi Camille, mon personnage issu de ma seule imagination, a agi ainsi ? Je crois que cela signifie que mon inconscient a tout simplement intégré le modèle de la soumission féminine à la domination masculine, même si j’abhorre le viol et les rapports non consentis. Je n’ai tout simplement pas été capable d’imaginer la rébellion de Camille, ou encore qu’une chasseuse de passage dézingue le clébard pour libérer sa victime, l’accueillir dans son lit et lui faire retrouver forme humaine de la plus tendre des manières conformément aux tendances LGBT du moment.
23:30 | Lien permanent | Commentaires (16)



