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05 septembre 2007

Vacances au Cap

Il faisait beau ce soir là, et même encore chaud. J’aime bien cette région. J’y vais chaque été. La plage, les dunes, je ne m’en lasse pas. Il y a toujours du spectacle, et je peux vous dire que ça chauffe ! Depuis le temps que j’y vais, je me suis fait des copains et on ne loupe pas une rencontre. S’il n’y a qu’un groupe d’hommes pour regarder, ce sera nous. Bon, autant vous le dire tout de suite, c’est pour les initiés. Vu de loin, ça a l'air sauvage, voire bestial. Mais non, faut pas croire, c’est assez bien organisé, il y a des règles. Avec un peu d’habitude, on sait quand et comment ça va se passer, et si ça vaudra le coup de sortir tout l’attirail. Ce soir là, on savait tous que tôt ou tard, cela allait finir par arriver. Depuis le temps qu’ils se tournaient autour…

Ce sont des jeunes, leur tenue légère met en valeur leur corps qui n’a rien à envier à ceux des pros qu’on voit à la télé sur les chaînes privées : les hommes virils, au buste large, aux cuisses épaisses, aux bras puissants, de vraies bêtes ! Les femmes en raffolent, qu’elles se l’avouent ou non. Ah les femmes ! Parlons-en, elles ont beau faire leur mijaurée, ce sont bien toutes les même, de fieffées… je n’en dirai pas plus. Bref, ils s’approchent tous les uns des autres. Ils se la jouent un peu : démarche chaloupée, poitrine bombée, sourires en coin. Ça à beau être des amateurs, nous qui faisons cercle autour d’eux, on sent bien qu’ils ne sont pas venus faire de la figuration. Ils ne vont pas faire semblant, eux, pas comme ces mauviettes qui débandent dès qu’il s’agit de s’engager à fond. Il va y avoir du spectacle, c’est sûr ! Le groupe se resserre. Ils se frôlent, ils se provoquent. Ça parlemente aussi. Nous, de loin, on n’entend pas ce qu’ils se disent, mais on ne peut pas s’approcher plus près, ils arrêteraient tout et on se ferait jeter. Ils doivent négocier leurs positions respectives, décider qui va prendre qui. Rien qu’à voir les regards qu’ils se jettent, on sait que ça va chauffer. La tension monte. Ils se frottent les uns contres les autres. Ça m'excite ! À côté de moi, papy sort ses jumelles. J’ai oublié les miennes. Il doit voir tous les détails de ces préliminaires, ce vieux salaud, jusqu’aux gouttes de sueur ou d’autre chose… Il a l’impression d’y être, c’est sûr, peut être même que ça lui rappelle sa jeunesse : il est du coin, papy Du Plessis. J'entends sa respiration s’accélèrer. Il doit s’y croire, au beau milieu des peaux luisantes, à étreindre le corps de ses partenaires. Ce genre de spectacle devrait être interdit aux ancêtres, ils risquent de faire sauteur leur pacemaker ! Nous, les plus jeunes de la bande, nous ne sommes peut être même pas en touche, mais il suffirait qu’ils nous désignent du doigt, qu’ils nous fassent signe de les rejoindre, et on fonce dans le tas ! Oui Monsieur ! On n’est peut-être pas de la toute première fraîcheur, mais à quarante-cinq balais, on se tient la dragée haute, si vous voyez ce que je veux dire, et on tient sûrement mieux la distance que bien des jeunots !

Ça y est ! Ils ont pris position : Face à face et au signal, ils pousseront tous en même temps. Une poussée bien pénétrante... Oh putain con ! Ils se sont emboîtés comme au tétris. On entend leurs râles d’ici. Ils y vont à fond, cuisses contre épaules, et les mains étreignant la taille ou le cul de leurs partenaires. L’introduction n’a pas traîné au milieu de cette mêlée incertaine, mais avec ces types là, une chose est sûre, mieux vaut ne pas avoir le ballon au risque de se faire plaquer aussi sec ! Ah ! Ah ! Si les nôtres jouent comme ça dans quelques jours, ce n’est pas cette année que le XV de France battra nos Springboks !

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J’en profite pour donner un petit coup de pouce au charmant blog d’une vraie amatrice, ici…

03 septembre 2007

Double vie

            Rémi s’attarda dans la chambre des enfants. Après avoir sacrifié au rituel des devoirs en inspecteur des travaux finis, il s’allongea à même le sol et s’offrit au feu roulant de leurs questions. Dans une société qui ressemblait désormais à un vaste centre commercial, Rémi entendait se battre tant qu’il était encore temps pour leur éviter de finir en citoyens-consommateurs tout en les aidant à compléter un puzzle entamé un dimanche de pluie.

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            « Qui sont ces gens ? Demanda Virginie en désignant le couvercle de la boîte. On les connaît, au moins, j’espère… »
            À quoi avait pensé leur parrain en leur offrant de reconstituer Californie 1955 ? Certainement pas à mal. Pourtant, dans le registre des amours illicites, rien n’était plus suggestif que cette photographie en noir et blanc, dont l’admirable organisation plastique rehaussait la qualité poétique. Un surréaliste n’en aurait pas renié l’esprit, ni la lettre.
De prime abord, sa composition pouvait déstabiliser les logiques les mieux établies tant elle s’apparentait à un montage. Après analyse, au premier plan on devinait la partie avant d’une automobile vue de dos. Au second, la mer dans la douce lumière d’un coucher de soleil. Et entre les deux un rétroviseur dans le reflet duquel une femme laissait éclater sa joie de vivre, le visage reposant sur le bras d’un homme. Une diagonale invisible traversait l’image et la séparait en deux mondes. Dans sa partie supérieure, les nuages, l’eau, la terre. Dans sa partie inférieure, les humains, le fer, le verre. Un discret chef-d’œuvre jusque dans ses ambiguïtés et la richesse des interprétations qu’elles suscitaient. D’où pouvait bien sourdre la vraie force, d’elle ou de lui ? Que cachait ce sourire carnassier : une volonté de pouvoir ? Et cette attitude conquérante : le refus de laisser son destin lui échapper ? Le plaisir l’emportait-il sur le bonheur ? Qu’importe après tout. Cette étreinte mouillée de sel marin conservait son mystère, lequel se réfugiait dans le cou à demi couvert de la femme. Erwitt tenait là son Angelus.
            « Des gens qui s’aiment, tout simplement », dit Rémi. Tant qu’à faire, dès qu’il en avait l’occasion et dans la mesure où c’était sans conséquences, il était le genre de père qui préférait donner à ses enfants des mensonges qui élèvent le genre humain plutôt que des vérités qui l’abaissent. La fabrication de l’icône aurait pu en être une. Les personnages auraient pu être des modèles, payés pour poser. Faire semblant. Simuler le sentiment amoureux. Contre de l’argent. Il préféra évoquer l’humour du photographe, et le génie déployé avec naturel pour faire rire et pleurer, son but suprême.
            […]
            Avaient-ils une idée de ce qu’était la vraie vie de leur père ? Au fond, ce qu’ils pouvaient savoir importait moins que ce qu’ils devaient sentir. Le jour où il le comprit, le fardeau s’allégea aussitôt. Son chaos intérieur leur resterait insoupçonnable, du moins pendant un certain temps. Comment aurait-il pu leur expliquer, alors qu’il n’aurait su se l’expliquer à lui-même, qu’en cet instant précis il songeait que, dans la langue de Médée, un même mot désigne suicide et infanticide.
            Quand vint l’heure de l’extinction des feux, il remonta les draps jusqu’à leur menton et leur caressa le front. Avant d’y déposer un baiser, il fut pris d’hésitation et songea à ce que ses lèvres avaient embrassé, à ce que ses doigts avaient caressé quelques heures auparavant. Bien qu’il les eût énergiquement savonnés avant de passer à table, il ne put se défaire d’un malaise, la sensation que cet acte des plus tendres prenait un tour pornographique. Et que les grandes lèvres vulvaires de Victoria [sa maîtresse, ndrl], dont il conservait encore le goût salé, s’apposaient par sa douteuse intercession sur la peau la plus pure qui fût, celle de ses propres enfants. Alors, pour la première fois de la soirée il se sentit souillé.

Pierre Assouline, Double vie

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